04.12.2007

Al et la rivière

Elle était belle cette jambe longue balancée par les ondes : de l'opale qu'embrumait l'étonnement, écaille de phyllade, Al ne vit d'abord que cette œuvre d'art, caressée par l'eau qui murmurait doucement. Al était le pêcheur poète , c'est ainsi qu'on l'appelait au village. Son regard était resté vague depuis la mort de Milie embrumé définitivement par les larmes qu'il n'avait pas versées. Le cœur du pêcheur se mit à battre . L'angoisse trop douce s'installa dans sa poitrine. Il voulait arrêter le temps le temps qui lui rendait le souvenir de la jambe de Milie.

Milie et Al étaient nés presque ensemble. Les fermes de leurs parents étaient à cent mètres l'une de l'autre. Les champs étaient contigus  longés par la rivière. Elégante rivière parée d'arbres qui embaumaient au printemps ; Y scintillaient des alevins argentés.

Les deux bambins s'échappaient souvent , couraient vers l'eau. Le fossé heureusement formait un petit talus qui freinait leurs petites jambes impatientes. Leurs mères étaient effrayées mais que faire ! Impossible de suivre les enfants partout quand la récolte est prête et qu'il faut ramasser le foin. Elles avaient donc décidé d'encourager cette'amitié toute neuve et les avaient confiés l'un à l'autre.  Très fiers, regard brillant, ils avaient promis de veiller l'un sur Milie l'autre sur Al. . .

Ils ne se quittaient jamais. Al avait bientôt  coupé ses boucles blondes et Milie laissé en liberté sa chevelure de miel à l’image  de la rivière baignée par le soleil. On leur avait offert des cannes à pêche et à chaque moment de liberté   ils partaient appâter les poissons pour se retrouver le lendemain à l'aube et cueillir leurs trésors. Le dimanche bien souvent réunissait les deux familles et on grillait riant et chantant truites, brochets et lavarets.
 

 Ils s'épousèrent l'année de leurs vingt ans. 

 Milie n'aimait pas trop les travaux de la ferme. Elle partit en ville servir dans le restaurant face à la mairie. Al restait pour aider ses parents et comme il était souvent seul , son goût pour la pêche était devenu une véritable passion. Il acheta une barque et on le voyait souvent, solitaire , sifflotant doucement , qui longeait les berges de la Dranse.

Ils n'eurent    pas d'enfant .  Elle disait à Al : “C’est toi, c'est toi mon enfant , c'est toi que j'aime, seulement toi mon pêcheur poète. " 

 Un soir elle rentra très fatiguée. Elle alla s'allonger de bonne heure; Al était encore sur la rivière . Il  pêchait à la lampe. 

 Quand il rentra il la trouva endormie, sourit, ne s'inquiéta pas, partit lui aussi se coucher sans s'apercevoir de la fièvre qui enflammait le front de sa compagne 

 Le lendemain matin il la trouva pâle, grelottante. Le médecin arriva trop tard. Milie mourut.

Al était plutôt taciturne. Son teint devint gris. Il grommelait, seul. Les voisins essayaient de le questionner mais il répondait “Laissez-moi, je vais bien; je préfère la pêche". L'hiver on le voyait assis devant sa fenêtre. Il écrivait des pages, des pages. C'est ainsi qu'on l'avait surnommé le poète de la rivière.

…  

Al, ce  soir- là regardait la jambe. Le pied d'abord, les ongles de nacre, il s'attardait voulait goûter doucement au plaisir de la redécouverte.. Il faisait tout lentement Al.  "Le plaisir est un trésor , disait -il , il faut prendre le temps de le vivre... "  Son regard remonta le long du mollet , de la cuisse que caressaient les branches d'un arbre. L'autre jambe était voilée d'une mousseline transparente qui s'échappait doucement en écharpe autour d'une branche. Al était émerveillé.  "Milie! " Elle est devenue l'ondine de la Dranse ?", pensait-il... Des larmes de tendresse descendaient le long de ses joues, s'échouaient dans sa barbe. Il en oubliait les rames de son embarcation, avançait vers l'ondine. Le chant des oiseaux l'accompagnait . Il n'entendait plus que l'eau, la nature ,le bruissement des feuilles. Il appelait doucement :"Milie, Milie, viens !!! ".

La barque fut secouée quand elle rencontra le corps de la baigneuse. Al manqua de glisser et reprit un peu ses esprits. . . Un corps de femme était là dans la rivière. Il  poussa un cri qui resta étouffé dans sa poitrine . Il s'évanouit.

L'endroit était désert. Le soleil éclairait ce spectacle d'un autre monde : un corps d'ondine blotti contre la barque de Robinson.

Cette journée  d'août avait été chaude. Les nuages, s'étaient accumulés peu à peu noircissaient maintenant la forêt. La rivière s'agitait, berçait la barque et la femme.

Un éclair illumina une dernière fois le tableau. La foudre tomba sur le peuplier voisin.  Al eut un sursaut.

Quelques jours plus tard, un vagabond passait par là. Il découvrit Al et le fantôme de Milie . Les deux amants unis dans leur rivière. . . Pour toujours.

 



 

16.08.2007

Olive Chromos

Je suis né dans un terrain vague.

Vaguement éberlué , je l'avoue .

C'était à cette époque épique  où des hurluberlus avaient  voulu aller explorer la lune.

Ma mémoire  était alors  à l'état d'embryon  ,  mon âge m'importe peu et je suis  paresseux.  Je me vois donc obligé de vous charger  de retrouver  vous même en quelle année .

Je dois vous dire que ma généalogie est composée d'incorrigibles curieux, à l'affût de tous les échos.

Ils prennent pour  satisfaire leur passion des risques fréquents  et  multiples.

Un jour de bise noire ils eurent  vent de l'événement . Leur vint aussitôt  l'irrésistible envie de faire le tour de la terre  Quel visage  pouvaient donc avoir ces curieux,  casse-cou  eux aussi  .

 

Ma mère venait d'avoir vingt ans ,  avait voulu  absolument suivre la famille .  Elle était grande , sportive,  d'une beauté sculpturale.

Elle refusait   pourtant  de porter autre chose que des combinaisons  qui dissimulaient sa peau .  Ses yeux étaient  fragiles  et l'obligeaient à  ne jamais  quitter des lunettes de soleil à la monture  incrustée de pierres semi précieuses.

Mon père était un chinois intrépide  qui s'était aventuré par mégarde  près de notre groupe , attiré par la grande luminosité  des phares.
Contre toute attente ma mère avait été  la plus éblouie ! Conquise,  émerveillée  par cet homme à la peau jaune . Elle  ne le quittait pas des yeux.

Complexée par  la couleur de sa peau ,  elle  avait toujours  beaucoup souffert de ne pas  ressembler à ses frères.. Ah mais  c'est que j'ai oublié de vous préciser que le port de cette combinaison était causé par  ce  grand complexe d'infériorité. Ma mère avait la peau bleue.

 

Elle  se mit immédiatement en tête  d'épouser ce bel asiatique  ou du  moins  le conquérir

Quelques instants lui avaient suffi pour imaginer  sa revanche ! elle  serait  certaine  d'avoir   des bébés à la peau verte !  Elle pourrait faire oublier  son infirmité  ! son regard  perçant  et expressif  , rouge dans la nuit noire avait   mis le visiteur  subjugué immédiatement  à ses pieds

Il était  à sa portée ;  dans tous les sens du terme  . Coup de foudre en festival de couleurs  dès l' aurore naissante …

… C'est un jour ou elle avait entraîné toute la famille  à retourner  à la recherche de son Li  Yang bien aimé pour lui  faire part de son amour éternel et de ses espérances que je suis né  . 

Quand ma pauvre maman trop impatiente  voulut descendre en marche  de la soucoupe, elle fit un faux pas  ce qui provoqua mon arrivée brutale , deux mois trop tôt.

Mais je me présente  :  Olive Chromos, petit  cousin d'E.T ,  Martien pour vous éblouir.