Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14/10/2011

à elle

A  Elle  

 

Le froid t'habite et tu t'es réfugiée contre la cuisinière, tes mains accrochées à la barre qui te protège de la plaque brûlante. La vie voudrait te quitter... où voudrais-tu, toi, la quitter?

Alors la barre que tu retiens et qui te retient te sépare, t'empêche de choisir, te maintient entre la chaleur trop vive du charbon rouge et noir et la dure froideur du carrelage, sous tes pieds, sous tes yeux. Le four est ouvert, te réchauffe, sa porte offre une place tiède et le chien le sait qui vient près de toi s'y asseoir et pose sa tête sur ta hanche. Vous restez, tous deux, inséparables, pendant des heures sans même voir que le crépuscule efface les couleurs.

Le feu, seul, éclaire encore les ombres, les fait danser, mélancoliques. Peut-être vis tu avec les ombres, rien qu'avec elles.

Le chien le sait qui partage avec toi, chaleur de la terre animale, lien entre la vie et la mort. Il nous aime tous : toi, nous, les humains, qui ne comprenons pas ton amour de la nuit, du silence, qui ne savons comment te retenir , t'entraîner dehors vers les arbres, leur parfum, vers le soleil qui te réchaufferait peut être. Mais les mots les vrais, ne sont que dans mes yeux et tu ne les entends pas.

Chaque soir, dès notre retour, nous bousculons tout, interrompons ta mort, allons t'obliger à allumer la lampe, à t'asseoir dans le fauteuil à côté de la petite caisse de carton qui abrite ce jeune poulet que la mort choisit lui aussi. Il essaie parfois de se lever mais ses pattes si faibles ne le portent plus. Son coeur qui bat trop fort fait frémir ses plumes noires et ternes. Il est devenu ton ami. Il se lève à ton approche, vacille.

Tu le vois, ton regard triste le caresse, le reconnaît. Tu le prends, l'installe sur tes genoux où il se sent bien. Vous vous ressemblez, pauvres choses prêtes au départ, vous savez tous les deux que la vie vous quittera bientôt. Etre ensemble vous rassure. Vous avez tout accepté et votre regard est du même flou .Vous attendez, n'avez plus envie que de cette attente.

et je fixe ton regard, cendre incandescente, prête à s'éteindre

Ton regard...Lointain... doux, résigné.

 

02/10/2009

GILLIA

 

 

En rêvant de promenades, je me promène, je flâne, j'hésite, je m'arrête... Sur l'autre trottoir, peut-être... La vue... Une rencontre... Je voudrais.... Rêver... de...  J'avance un pas sans regarder. Un véhicule en camaieu de gris et de blanc me barre le passage.

 

Je rêve dans mon rêve, et je n'ai rien vu. Mon nez s'est cogné à la vitre, et je te vois... Tu souris, tu ris même, avec tendresse on dirait... Je recule, ne te quitte pas des yeux. Ton sourire me plaît, il me rappelle... Qui ???  Je connais ce regard bleu, ce regard de ciel. J'ai aimé ce regard... Mais,  qui es-tu ? Je te rends ton sourire, je longe le minibus. La porte arrière est restée entrouverte... Je tente de la fermer, plusieurs fois, en vain. Tu te retournes,  tu ris de nouveau  tu me cries

 

" Laissez donc, aucun danger, c'est un véhicule... Et ton rire s'accentue... Un véhicule...  fabriqué à partir d'un avion... C'est un véhicule..Tu ris, énigmatique.   Ne vous inquiétez pas ! "

 

Mais j'insiste.

 

"J'ai peur !.... Vous êtes en danger! Vous ne pouvez rouler avec une portière ouverte!..."

 

J'essaie à nouveau de glisser cette portière récalcitrante,  qui rebondit pour me narguer...Tu viens , tu ris:

 

 "Je vais vous montrer, c'est simple, il suffit de la coincer: ainsi ! Tu avances l'accoudoir gris et souple du siège arrière dans l'encoignure, puis tu claques la porte...Voilà, vous voyez ? C'est simple ! "

 

Ce bus m'attire, ton sourire aussi. Je te connais, je t'aime, pourquoi ? 

 

"Dans  quelle direction allez-vous ? Pouvez-vous m'emmener ?

-Bien sûr montez!"

 

           Et je m'installe sur la banquette grise, tout au fond, celle qui maintient la porte fermée...  Soudain je m'émerveille: tous les autres sièges sont roses, un rose très doux, légèrement lumineux. Il y a deux autres voyageurs. Je caresse d'un doigt la toile du fauteuil le plus proche de moi; tu te retournes comme si tu m'avais vue et tu souris malicieusement. Tu me répètes:

 

       " Vous voyez,  je vous l'avais dit,  ce bus a été construit avec un avion. Ce n'est pas un bus comme les autres !"

      

           Ton regard non plus n'est pas comme les autres. il a la même luminosité indéfinissable que le tissu des sièges, la luminosité des couchers de soleil quand le crépuscule va bientôt rejoindre la nuit... Tu nous arrêtes sur une petite place, une dame blonde  descend , se dirige vers une pâtisserie. Il y a peu de monde dehors, je regarde l'étalage de cette pâtisserie

 

        .Mais,  je la connais!  J'y venais quand j'étais enfant. Ce ne sont plus les mêmes gâteaux. Maintenant ils sont tous blancs, très appétissants. Il faudra que je pense à revenir. Il faudra que je goûte à ces friandises .J'aurais pu descendre ici, je connais ce quartier, mais tu es déjà au volant. Il faut que je te demande de m'arrêter bientôt....

 

*************

 

... J'ai du continuer ma route... ta route... Je suis éveillée maintenant, dans ma maison. Ma maison qui semble lointaine, floue, j'accomplis les gestes de tous les jours... Je réponds au téléphone...Encore habitée par mon rêve et je le serai tant que je ne saurai pas qui tu es , toi la conductrice de ce bus.  Ce sera je crois une journée de paresse. heureusement je suis seule et libre en ce dimanche. Il y a bien longtemps que je n'ai pas feuilleté les albums de photographies.  

Voilà. Un groupe de fillettes, une école. Gillia!  c'est toi ma meilleure amie. Toi que j'avais oubliée pendant si longtemps. Nous nous aimions tant avec nos coeurs de huit ans.

Et ce jour se lève dans ma mémoire  Ce jour que j'ai nié parce que j'ai voulu efffacer son matin qui était trop plein des mots qui  nous ont annoncé  que tu étais morte. morte trop jeune. Je n'ai même pas pleuré. Je suis restée longtemps seule, appuyée contre le préau pendant les récréations. seule , immobile je n'ai même pas compris que je venais de connaître ma première tristesse.

Je vois tout à coup la page de l'album qui se mouille de mes larmes. des larmes que je n'ai pas senti arriver. Enfin je pleure. Je te pleure. Ce rêve était ma réserve de larmes pour toi.  L'odeur de ton tablier de petite fille se mêle au goût de mes sanglots et peu à peu je sens enfin mon coeur se vider, s'apaiser . Soupir immense, qui tremble.

 Un jour d'il y a vingt ans a voulu renaître; renaître pour qu'enfin je te dise adieu Gillia.

 

**************

 

 Tiens,  le courrier ! Une lettre,  une enveloppe rose! j'ouvre. Non,  ce n'est pas une lettre, c'est une nouvelle: le titre:" Histoire de Gillia."

 

Qui donc m'envoie ce courrier ? Aucune importance, je vais lire l'histoire,  ton histoire...

 

 Gillia! nous étions ensemble sur les bancs de l'école, inséparables et pourtant si différentes. Toi, calme brune aux yeux bleus, je me souviens même de l'odeur de ton tablier, bleu aussi. Tous tes vêtements étaient bleus. Je t'en avais demandé la raison.

 

"Ma mère m'a vouée à la Vierge , " avais-tu répondu . 

 

Oui,  à cette époque cette coutume était répandue. Tu aurais du être protégée ! La Vierge t'a voulue pour elle seule? Ta place,  un matin est restée vide. Mon coeur aussi. Je me sentais comme égarée. Je n'ai pas joué en récréation. Et quand nous sommes remontées en salle de classe, l'institutrice avait les yeux rougis. Elle nous a demandé de nous asseoir, Elle même est restée debout , -  elle savait que je t'aimais, son regard triste a rencontré le mien . Elle nous a annoncé:

 

" Gillia ne viendra plus en classe, elle a rejoint les anges ce matin."

 

 Je n'ai pas pleuré. J'étais vide.  Mon coeur résonnait creux; je n'avais pas de larmes.  Mon coeur ne pouvait pas m'en donner .

A la fin du cours,  l'institutrice m'a appelée. Elle a caressé mes cheveux blonds comme pour en lisser les boucles en désordre.

 

" Tu iras chez Gillia demain matin, tu demanderas à ta maman de t'accompagner si tu veux. La maman de Gillia désire que tu dises au revoir à ton amie."

 

J'ai acquiescé de la tête sans parler; je n'ai rien dit à Maman. Je suis allée seule chez toi . Ta maman m'a embrassée tristement et m'a emmenée près d'une boite tapissée de blanc. Une boîte qui ressemblait à un nuage...!  Et tu étais là, revêtue de la robe d'ange que tu portais à la fête Dieu:  une robe de soie bleue garnie d'un galon d'or. Tes lèvres étaient restées rouges ,  tu semblais dormir. Un ange! Tu étais un ange! ... J'aurais voulu voir ton regard bleu. J'étais fascinée,  je te regardais,  ne pouvais détacher mon regard.

 

"Tu vois, ma petite, Gillia est au ciel maintenant."

 

 J'ai fait oui de la tête et je suis partie machinalement...

 

 

****************

 

 

Je suis là, interdite, les feuiilets entre les mains. Je les ai serrés un peu trop fort ,le coin en est chiffonné;  et je lis:

 

 Un écrivain qui habitait  près du cimetière ou tu reposes a remarqué ta photo et aussi les roses qui embaumaient ta tombe. Il a remarqué qu'elles se fanaient toujours un mois plus tard  que les autres. Il est venu te voir, te parler chaque nuit,  toujours à une heure du matin;  et,  un jour,  tu es venue sur son bureau, tu t'es couchée sur le papier, tu l'as regardé et il t'a aimée. Il t'a tant aimée Gillia! Il ne dormait plus,  restait avec toi toute la nuit et il a réinventé ton histoire.Tu as grandi. Devenue femme,  tu l'as aimé à ton tour... Et cet amour te fait revivre chaque nuit....

 

Tu te promenais donc dans le village de notre enfance!  Il était une heure du matin.... Je t'ai rencontrée dans mon rêve, dans le tien! Celui qui t'a aimée  était dans le bus! Je m'en souviens maintenant! Nous sommes restés trois dans ce bus....

 

Qui m'a envoyé ces feuillets? Je tremble d'émotion. Qui m'a retrouvée ? Lui ? Toi ? Te retrouverai-je la nuit prochaine ? Suis-je encore avec vous dans ce véhicule extraordinaire ?

 

Je suis ouatée,  ici et ailleurs, dédoublée... Je vois sans cesse ton sourire... Que feras-tu de moi ? Tu me donnais tant d'amitié, de bonheur, fraîcheur des amitiés enfantines. Me donneras-tu quelquechose? Une fleur, un rêve?..

 

Un avion, disais-tu! où as-tu trouvé cet avion? entre deux nuages, peut-être?

 

Chaque jour je viendrai te voir ici. N'oublie pas. Quand je t'appellerai tu me parleras, dis, tu veux bien ? Nous n'avons plus de devoirs à faire maintenant petite amie, nous pouvons jouer, rêver, rire

 

****************

 

" Je sens ton appel Gillia!...  Où allais-tu cette nuit, dans cette voiture folle? Où t'enfuyais-tu?"...

 

                                                              *****************

 

 

           ..." Patiente! ... Je ne peux te voir qu'au gré du soleil, du vent, des remous de ton âme...Je...suis restée trop longtemps avec toi...cette nuit...Tant...de signes à te donner....Trop longtemps...

 

A bientôt!.....Au crépuscule....Peut-être...Je t'aime...J'aime nos souvenirs...

          

***************                                                                                                                                         

 

....Ainsi tu m'as reconnue...enfin! Quand j'ai tiré à moi la couverture du soleil pour la déposer  sur l'étang que tu aimes, elle était si pesante, je l'avais voulue trop belle. Je n'ai pu en émerger pour t'apparaître... J'avais emporté deux des couleurs du soleil: l'aurore et le crépuscule, l'or  pâle et le rose; j'ai pu tendre à la surface un calice, que j'avais réussi à dessiner pour toi. O! comme j'ai été heureuse de ton émerveillement.! Tu as pressenti la présence des mains aimées sur ce calice. 

 

Puisque je ne pouvais encore matérialiser ma présence auprès de toi,  j'ai voulu que ce soit lui qui te donne ce gage de mon souvenir,Ecoute plutôt...

 

Sais-tu ? Oui tu le sais. Je t'ai entendue le lui dire, j'ai lu aussi ton poème.  Sais-tu,  amie fidèle,  que ta maman est près de moi, sur le nuage blanc qui m'abrite ? Tu as appelé ce nuage le pays de la poésie, nous  en avons été très amusées., Sais-tu que depuis plusieurs années nous veillons sur toi ? Nous avons reconnu cet homme,  tu avais raison,  et avons enfin trouvé un moyen pour te mettre en sa présence. Pardon de t'avoir bouleversée, nous pouvons te guider mais pas t'expliquer.

 

Tu t'étais égarée, amie, la réussite, les honneurs de cette terre ne sont pas pour toi. Tu es faite pour le rêve, pour aimer. Si tu veux écrire,  tu le feras sous notre dictée, tu verras

Il n'y avait rien encore dans le calice; sa beauté t'a comblée.  Il était le reflet de notre amour à toutes les deux. Ta maman a trouvé le regard où s' abriter sa tendresse et elle reçoit de toi tout l'amour que tu donnes à cet homme.

 

Vis les instants que nous t'offrons,  vis, tu as droit au rêve , au bonheur, à la joie même, accepte et tu sauras bientôt ce que contient le calice ... Je suis restée trop longtemps, Princesse, je pars ... A bientôt, au prochain caprice du soleil...               Gillia.

 

                  *****

 

Gillia !  Tu m'as appelée Princesse !   Qui t'a dit ? Maman ? L'image de ton sourire m'envahit, ton regard devient taquin... O Gillia ! Dis moi ...Maman...ou...Lui, lui mon Prince... O si tu le rencontres, dis lui... Je regrette tant... J'aurais tant voulu lui dire cet adieu... J'aurais tant voulu l'aimer encore un peu... Ma promesse était sincère...Quand je suis venue pour le voir on m'a dit qu'il ...Que son âme l'avait quitté... Lui , Son âme m'avait attendue pour me dire adieu !... c'est cela n'est-ce pas, ces quelques instants sur ses genoux comme quand j'étais petite fille,  c'était un adieu, son adieu, et il ne m'a rien dit. Sait-il que je ne l'ai jamais oublié ? sait-il ?

 

*****

 

Chut ! Tu auras la surprise. Tu reconnaîtras bientôt un regard, seulement un regard, bientôt...bientôt...Ta maman éclate de rire près de moi.

 Tu sais ici, sur ce nuage,  l'âge n'existe pas . Nous sommes des enfants, toutes les deux et Jane est si heureuse, surtout depuis qu'elle peut goûter à toi , Tu verras, tu retrouveras aussi la pureté de l'enfance....   Un regard bleu  Princesse... souviens-toi!  Un regard bleu!  Seulement un regard.

04/09/2009

Séismes

 

 

 

Décidément Julien ne voit plus les chiffres, et l'image d'une femme élégante aux cheveux noués avec grâce l'attendant tristement en écoutant leur symphonie préférée, ne veut pas quitter l'écran de l'ordinateur. Il se lèvera tôt demain. Il range le dossier si important dans le coffre, hausse les épaules. Tant pis.

Julien quitte son bureau aux environs de vingt heures. Un peu coupable, mais heureux et confiant dans l'indulgence de son épouse,  d'un caractère égal, qui ne montre jamais d'impatience. Au contraire, depuis quelque temps elle n'a même plus cette expression déçue quand il rentre bien après l'heure du dîner. .

Peu de circulation . La ville est calme . Il peut accélérer. Un sourire d'espoir et quelques notes   flottent  sur ses lèvres.  Il franchit la grille,  fait crisser les pneus sur les cailloux du jardin,  arrête le coupé  devant la maison ,  marche vers   la porte d'entrée.

 

Cet après midi là,  jour de leur dixième anniversaire de mariage, Julien a fait envoyer chez lui  un bouquet de roses  rouges . Il a fait prévenir Sarah par son secrétaire vers dix- sept heures; lui a fait dire qu'il avait retenu une table dans le plus beau restaurant de la ville.

 

Le bouquet attend devant la porte. Le fleuriste a laissé  une carte priant de l'excuser, il a sonné plusieurs fois sans résultat.

Comme Julien lui avait fait part de la circonstance,  il s'est permis de déposer les fleurs, pensant que madame Sarah   est allée faire une course rapide.

 

Julien est quelque peu surpris, Sarah  est très organisée . Il ramasse le bouquet, entre, le dépose dans l'entrée.  Pas de lumière au rez- de -chaussée. Julien sent l'angoisse l'envahir. Sarah aurait elle été victime d'un malaise ? Elle a un peu maigri ces derniers temps. Elle n'est pas femme à se plaindre ; préfère se montrer le plus souvent possible à son avantage. Elle est très maîtresse d'elle-même.

 Il traverse la salle de séjour sans s'attarder ,  ne remarque pas une lettre sur la table basse. Il monte dans leur chambre en courant , jambes molles,   coeur battant. .La porte est restée entrouverte. Dans la glace de la coiffeuse on aperçoit le lit. Personne. Un ordre parfait, froid, indifférent, pense-t-il soudain.

 

Julien redescend, se précipite  vers le téléphone.  Aucun message noté. Il se dirige vers le canapé et s'y laisse tomber pour essayer de réfléchir, de prendre une décision. Il aperçoit la lettre, déchire l'enveloppe sans précaution.

 

Sarah est partie. Elle lui reproche ses absences: Elle sait qu'il est passionné par son travail mais elle s'ennuie trop. Elle lui demande pardon.

Elle lui téléphonera pendant le week-end. Il ne doit pas s'inquiéter. Elle est calme, en sécurité. Elle pense qu'il pourra demander à l'employée de maison de venir davantage afin que rien ne lui manque et puisqu'il travaille autant espère qu'il ne souffrira pas trop de son absence.

 

Julien est atterré. Anéanti. Il n'avait rien supposé. Pourquoi ne lui a-t-elle pas parlé? Il se souvient!...elle a essayé de le faire au début de l'année dernière  et il  n'y a pas prêté attention. Elle avait cette expression qu'il ne comprenait pas,  une expression de découragement, d'ennui, de déception.

 

Où Sarah peut-elle être? Il n'a pas rencontré André Verthier  cette semaine. Il prend conscience de la récente froideur de ses beaux –parents; froideur  qu'ils essaient pourtant de tempérer . . Madame Verthier, la mère de Sarah  disait parfois  à son gendre de travailler moins, de sortir davantage, mais Julien souriait,

"Je ne suis pas fatigué et j'adore mon métier."

" Vous devriez vous faire seconder Julien , ou du moins essayer de rentrer un peu plus tôt le soir, la vie de famille est quelque chose de précieux quelque chose de nécessaire à l'équilibre, Etes vous certain de vraiment connaître Sarah, Julien?"

 

Il avait haussé les épaules... Il connaît son épouse depuis la prime adolescence. Ils ont étudié au conservatoire national de la ville et se retrouvaient régulièrement aux après-midi artistiques organisées par leurs mères, passionnées de musique et de littérature. Leurs deux familles ont toujours été  très liées,  à cause de cette complicité qui régnait entre les deux femmes, et aussi depuis la fusion de leurs entreprises respectives.

 

Sarah voue à son père une affection teintée  de dévotion. Soumise à cet homme , et habituée à la famille de Julien Bardelot, elle n'a pas opposé de refus quand  l'idée d'un mariage,   solution aux problèmes survenus dès qu'Auguste  Bardelot était tombé malade, a  été énoncée. Chacun a pensé offrir cette union en  dernier cadeau  à cet homme passionné par son travail . Rassuré sur la continuité de son oeuvre, il quitterait la vie apaisé.

 

Julien de toute façon  avait promis à son père de prendre le relais. Epouser cette jeune fille si belle, qui s'épanouissait sous ses yeux,  lui semblait être un chemin tracé depuis toujours. Il s'était installé confortablement dans la continuité, sans s'interroger sur ce qu'éprouvait sa fiancée.

 

Sarah était rayonnante, elle semblait toujours amoureuse de lui  mais, se souvenait-il,   parlait de plus en plus de son enfance,  de ses jeux avec les enfants de Marie -Claire , la  gouvernante. Celle-ci l'a élevée  tendrement, préparait des desserts merveilleux pour cette société enfantine à l'enfance dorée.   Elle  avait deux enfants, Quentin  et Frédérique  à peine plus âgés que Sarah.  Ils n'étaient que rarement invités aux après-midi artistiques mais tous  jouaient dans le parc , chaque mercredi.

 

La jeune femme avait rencontré Quentin dernièrement,  ils étaient allés prendre le thé. Il avait terminé des études de philosophie et après quelques années aux Etats unis venait d'obtenir un poste à l'Université. . Il voyageait beaucoup pendant les vacances et son plaisir était l'écriture.

 

 

Sarah écrit des poèmes et des nouvelles  Elle l'a dit à Quentin qui lui a proposé de s'inscrire à une société  d'écrivains régionaux . Il l'aidera à publier . Cette société réunit ses membres de temps en temps. Julien verrait-il un inconvénient à ce qu'elle adhère à cette société?  Julien a souri." Bien sûr que non ma chérie, Je sais combien tu aimes écrire, et Quentin  est ton ami d'enfance, il est certainement sincère s'il te propose de t'aider. "

 

 

….

 

La jalousie s'emparer de Julien ,  insidieuse. Il est  de plus en plus persuadé que Sarah est avec Quentin. Il a eu une entière  confiance en sa femme et en cet ami de toujours qui paraissait un homme intelligent et franc. On ne peut décidément se fier à personne se dit-il.  et ses mains tremblent  de colère et de crainte.

 

Depuis cette rencontre avec son ami d'enfance, Sarah est   joyeuse, patiente, calme, elle est même de plus en plus belle. Elle a publié un recueil de nouvelles. Elle avait demandé à Julien de l'accompagner à la librairie Hertin . quand elle avait dédicacé son æuvre. Mais il  avait du  se rendre en  Irlande ce jour là. Il avait fait envoyer  un immense bouquet de lilas à Sarah , avait demandé à l'un de ses amis de filmer l'événement.

Quentin l'avait sans doute remplacé avantageusement, se dit-il, amer.

 

Machinalement, il prend  le combiné, forme le numéro de ses beaux- parents.. Les larmes inondent  ses yeux mais il  réussit à affermir sa voix pour demander s'ils savent où s'est rendue leur fille  Ils sont très surpris. Non,  .ils n'étaient pas prévenus. . Leur fille est très secrète, Ils n'ont  rien remarqué. Julien oublie sa réserve, élève un peu la voix, leur fait part de ses doutes.

 

André  Verthier  proteste :

 Voyons!  Il fait  certainement erreur!   Quentin n'agirait pas de cette façon, et surtout  pas aussi sournoisement. Il  doit s'apaiser. Il est tard. Qu'il prenne un léger calmant. Demain ils l'aideront à découvrir ou est leur fille  et de toute façon cette lettre ne contient rien de vraiment définitif!! Une petite crise dans leur  couple,  tout le monde passe par ces épreuves...

 

Julien raccroche nerveusement. Son beau père aime Sarah avec passion . C'est  pourtant quelqu'un de froid, pragmatique,  pas  très sensible. Mais même s'il a un doute sur la conduite de son enfant il ne la chargera pas, c'est évident.

 

Soudain le passé  s'impose  à son esprit. Les réticences de Sarah au début de leurs fiançailles, son manque d'élan envers lui. Il s'était dit qu'elle avait hérité de la réserve de  son père. Il revoit  l'empressement de l'homme d'affaires  à proposer cette association, et aussi ce mariage."

Vous débutez Julien vous vous sentirez  à l'abri si nos  entreprises fusionnent , et cette double union, quel symbole !"

.

Sarah est  très affectueuse avec son père, plus qu'avec son mari. Leurs regards s'éclairent à chaque rencontre d'une lueur complice.   Une image s'impose à sa pensée:  L'expression de Sarah est celle de  quelqu'un qui fait un cadeau et qui en est heureuse et fière.

Alors! il n'aurait jamais été aimé pour lui-même? Le doute trace un chemin  dans ses veines .

Julien sent  son corps se glacer, il est au bord de l'évanouissement.

Et Quentin? Pourquoi refuse-t-il  aussi souvent leurs invitations? Dès le début de leur mariage il a eu une expression sombre, parfois timide, comme quelqu'un pris en faute? Oui Julien se répète cela: " comme quelqu'un pris en faute", quelqu'un qui aurait eu envie de demander Sarah en mariage, et qui n'aurait pas osé le faire. Sarah était la fille de ses employeurs n'est-ce pas? Quentin n'était pas encore l'universitaire, l' homme cultivé qu'il est aujourd'hui et qui pourtant a  gardé une simplicité héritée de ses origines modestes , simplicité qui lui confère un charme inattendu. L'adresse. L'adresse de Quentin. Julien est fébrile,  impatient. Il lui faut  cette adresse immédiatement;  Il feuillette , trouve:   Quentin Verthier  -  rue de Saône -  Lyon.

 

Il s'approche du  téléphone. Il est  près de minuit;  réflexe de bonne éducation,  on n'appelle pas les gens à cette heure là. Il doit attendre demain.  Il  se sert un brandy. L'alcool creuse un peu l'angoisse.  Julien respire  mieux, sent une tiédeur fugace l'envahir; trop fugace...  Il hausse les épaules et se sert un nouveau verre.  Son esprit devient plus léger; flotte vers une certitude: Sarah est chez Quentin. Il sourit, sarcastique, satisfait de sa découverte, reprend de l'assurance. Je ne me trompe jamais se dit-il...

 

En même temps il sent son coeur se déchirer. Il éprouve un besoin insistant de serrer Sarah  dans ses bras. Il faudrait parler à quelqu'un, Il éprouve un vertige de solitude. Lui vient l'envie de crier, pour trouer ce voile qui l'étouffe. Il pense et même prononce avec un rire sarcastique "cri primal!  j'ai l'envie de pousser un cri primal ". Cette expression l'avait amusé pourtant .  Envie de crier "Sarah" ainsi que le ferait un loup aux abois.  Il voit son reflet dans le miroir, a honte de sa faiblesse, se retient....A tort.....

 

L'album de photos  de la  famille est resté au dessus de la bibliothèque. Il s'en empare, le feuillette machinalement,  sans rien voir. Il ne sait pas ce qu'il y cherche. Tout à coup il le découvre  brutalement; Il cherche cette grande photo qui occupe  une seule page, cette grande photo prise

dans le jardin des Verthier  peu de temps après leurs fiançailles.  Une photo de groupe mais il l'a prise lui-même et y est absent. Sur cette image,  Sarah tient affectueusement Quentin par les épaules et Quentin lui sourit;.  Le coeur de Julien est  soudain transpercé d'une épée.

 

Il se lève brutalement. L'album glisse ; s'ouvre sur la moquette. Julien trébuche reprend  la bouteille, saisit un verre qui s'échappe de ses mains , se brise  sur le tapis. Il boit une gorgée d'alcool à la bouteille. Ce n'est pourtant pas dans ses habitudes. La colère prend  possession de son

cerveau, de son coeur, de son corps tout entier. Il est quelqu'un d'inconnu, quelqu'un d'autre.

 

Il les tuera. Il la tuera, Elle. Non,  Lui. Il monte dans son bureau. trouve le revolver dans le tiroir. Il a  déboutonné le col de sa chemise . Il va sortir,  aller rue de Saône, immédiatement.  Où est sa veste? Il ouvre les placards, cherche, fait tomber un blouson . ne trouve pas. renverse le vase bleu d'opaline , souvenir de sa mère.  Celui-ci  est en morceaux  et Julien , devant ce symbole, se sent abandonné. se met à sangloter bruyamment. Il  perd tout contrôle, est de plus en plus déterminé à céder à sa folie.

 

Il se baisse,  ramasse le socle du vase,  se coupe , met pourtant le morceau de verre  dans sa poche. Il décide de laisser tout . . Pas besoin de veste.  I l redescend, sort , claque la porte sans prendre la peine de la fermer à clé. Il frissonne. La soirée est fraîche et sa chemise est gonflée par le vent. Il s'installe  dans sa voiture et part à toute vitesse en direction de la ville. Rue de Saône,   oui il sait,  près du Pont Alexandre . Il y est  allé  pendant leurs fiançailles.

 

Il vérifie la présence du revolver . Conduire est difficile  car il continue à sentir les larmes jaillir   de ses paupières brûlantes. Un homme ne doit pas pleurer. C'est sans doute pour cela que s'il le fait sans témoins,  il ne peut arrêter le torrent,  barré peut-être depuis sa petite enfance. A quoi bon serrer les dents! la douleur, la déception, la colère, l'impuissance, ont raison de toute sa volonté . Il est enfant ou animal. toute son âme est en remous.  et Julien organise la suite. Je les tuerai tous les deux mais après leur avoir dit... Non je les tuerai et me tuerai aussitôt.

 

Les rues sont  désertes, heureusement car la voiture fait des embardées dangereuses. Il aperçoit le pont, puis la maison. S'arrête brutalement sans se ranger, sort,   voit une fenêtre entrouverte. Il  la franchit. L'appartement est au  rez-de-chaussée. Il en est certain.

 

Tout est éteint. La pleine lune éclaire juste assez le vestibule pour qu'il puisse  se diriger. Il aperçoit  une porte protégée par un rideau de velours bleu. La chambre est là,  certainement. Il va les surprendre. Il retient un gémissement de douleur à cette pensée.

 

D'une main,  il vérifie la présence de son arme, de l'autre il pousse la porte restée entrouverte. le regard fixe. De deux grands pas,  Il se dirige vers la salle de bains pour atteindre l'interrupteur.  Le miroir  lui renvoie l'image d'une jeune femme inconnue,  magnifique, elle a  la bouche grande ouverte pour crier mais aucun son n'en  sort.

 

Julien baisse le bras, interdit. Il avance.  Devant lui est la plus jolie femme qu'il ait jamais rencontrée. Sa colère tombe, fait place à la surprise: Une douceur liquide descend doucement dans sa gorge, rejoint son coeur qui se met à battre doucement, délicieusement.

"Que faites vous ici?" demande-t-il d'une voix étouffée.

 

C'est au tour de la femme d'être interloquée.

"Mais,  j'habite ici ! Comment êtes vous entré, que me voulez vous?"

 

"Je ne suis pas chez Quentin  Verthier" demande-t-il?

 

" Non.! Quentin vit à Bron depuis l'an dernier avec Janie,  une de ses élèves. Il espère l'épouser bientôt. Il  m'a laissé son appartement. Je suis sa cousine et suis à Lyon pour chercher  du travail. "

 

Julien tombe affalé sur le lit. Il tremble de tous ses membres.

 

Cette jeune femme lui pardonnera-t-elle? Il voudrait le  lui demander mais aucun mot   ne franchit  ses lèvres.  Il pense à toute vitesse qu'il tombe amoureux  comme jamais il ne l'a été. Il se laisse envahir avec bonheur,  va de surprise en surprise en ressentant à la fois  tendresse, joie,  trouble,  enthousiasme... Alors c'était ça se dit il? C'était ça, aimer?  Une douce chaleur le rassure, l'apaise. Il vit cette minute délicieusement.

 

La jeune femme , interdite,  revient peu à peu  de sa surprise et contemple  cet homme sans veste, sans cravate,  aux boucles en désordre , aux yeux battus,  voit les traces de larmes sur ses joues.  Il  lui prend l'envie soudaine d'entourer de ses bras celui qui semble un enfant à protéger, à consoler... et ramener à la vie celui  qui est aussi un homme...  décidément d'une grande séduction

 

Julien  a en cet instant tout à fait oublié Sarah!...

 

 

 

                                                                           

 

 

15/07/2009

Mathilde

 

Mathilde vient de fêter ses quatre-vingt dix étés. Dans son cœur le soleil a élu domicile.....  Depuis le premier matin. Dire qu'elle vit seule me ferait  mentir. Elle n'a pas choisi de compagnon et n'a pas désiré d'enfant. Mais c'est un petit oiseau voletant et chantant toute la journée. Toute personne friande de peinture et de musique devient son amie. Son charme les retient tous. Elle est même souvent entourée d'hommes jeunes, très attentionnés.

Mais non !! Ce n'est pas ce que vous pensez !! Mathilde n'est pas une riche héritière... 

Je l'ai rencontrée au Victoria Hall. A Genève.  Nous sommes fidèles aux concerts du mercredi.

Mathilde donne sa confiance et ses sourires à qui veut les saisir...C'est merveilleux me direz-vous mais cette pureté naturelle vient de lui jouer un bien  mauvais tour.

Dans son appartement animé de fleurs, de marqueteries (signées d'elle s'il vous plaît), de dessins et de souvenirs, mon amie repasse avec soin le chemisier attendu pour souligner le bleu du tailleur qu'elle portera  le soir même.  Une mélodie  flotte sur ses lèvres.  A quoi donc rêve-t-elle quand la sonnette de l'entrée la fait sursauter ?

- Oh ! Qui vient me déranger ? Je n'ai pas fini de me faire belle ! Je n'attends personne!! Le visiteur insiste et Mathilde se décide à ouvrir.

Devant la porte un homme en bleus de travail lui sourit.

-  Bonjour Madame ! ... Oh les roses embaument chez vous !! Je viens pourtant vous déranger. L'eau inonde l'appartement du dessous , le locataire m'a appelé et je voudrais vérifier que la fuite ne provient pas de chez vous. .

Mathilde est surprise...

- Ah !! Aucun de mes robinets n'est ouvert vous savez !! D'habitude, à cette heure  je ne suis pas là! Je suis revenue me changer...

"Ce plombier m'ennuie se dit-elle. Je serai en retard au concert."

Elle recule pourtant un peu et aimablement le prie d'entrer.

Cinq minutes plus tard, elle est dans la salle de bains, tout au fond de l'appartement,  avec le visiteur imprévu qui constate... Que tout va bien !! Comme il reste au plombier à remettre en place siphons et robinets, La demoiselle se souvient de son chemisier et se remet au repassage.

C'est alors que le plombier entre dans la pièce avec dans les bras un livre d'art, un vase de chine et un lecteur de CD. Son regard exprime à la fois l'amusement, l'inquiétude, et même un petit côté protecteur et paternel.

- - Madame! Vous aviez oublié de fermer la porte d'entrée... Heureusement que j'étais  là !! Je les ai rattrapés au vol ... Il rit... c'est le cas de le dire.. Ils avaient ces objets dans les mains. Deux jeunes voyous... Il faut vous méfier Ma petite dame !!

- Quoi ? - Mathilde en laisse tomber le chemisier de soie ! - Je ne les aurais pas entendus !! Je ne suis pas encore sourde vous savez !! Vous vous fichez de moi ?

Le plombier s'approche. pose sa main sur l'épaule  menue de la récente nonagénaire .

- Voyons Madame, vous n'avez pas confiance en moi ? Il y a

beaucoup de voyous à Genève depuis quelque temps. Il faut faire attention ! J'espère que vous n'avez pas d'argent liquide chez vous au moins ?

Mon adorable petite Mathilde perd pied.  Elle répond en bégayant

- Si... J'en ai bien un peu... Je suis allée en retirer à la banque pour payer le loyer...

- Voyons  ensemble alors. Où le cachez-vous ?  Vous n'avez pas besoin de retirer de l'argent à l'avance ! Vous pouvez demander une carte bleue à la banque ou payer avec votre carnet de chèques ! Vous en avez un bien sûr ?

- Oui ... J'en ai un. Il est dans mon sac...

- Vous voyez ! Quand devez vous payer ce loyer?

- La semaine prochaine,  jeudi je crois.

- Bien.  Alors il faut remettre cet argent à la banque tout de suite. ,  et je vais vous aider à préparer le chèque.

Les jambes de Mathilde sont  plutôt molles. Elle dit à l'homme si serviable :

- Les émotions me troublent. Voulez vous prendre  un petit porto avec moi ?

Ça nous remettra.

L'homme sourit et acquiesce. Mathilde va chercher la bouteille et deux verres dans la salle à manger.

Ils s'installent tous les deux dans la cuisine.

L'homme reprend  sa question :

- Vous me montrez ce carnet de chèques ?

- Ah ! Oui... Bien sûr...  Mais il faut que je reporte l'argent à la banque !

- Ecoutez Madame, j'ai terminé mon travail pour aujourd'hui ; Il est où cet argent ? Donnez- moi l'adresse de votre banque,  je vais le porter.

- Comme vous êtes gentil dit-elle !! Si j'y vais maintenant je n'aurai pas le temps de me préparer pour ce soir...  Oh ! Mon chemisier !!... J'espère qu'il n'est pas taché !

- Mais non.  Alors ? Comment fait-on ?

Mathilde va chercher une boite de biscuits. Elle la pose sur la table religieusement. Un rien d'inquiétude a effacé son sourire.  Elle soulève le couvercle. Les billets sont  là.

L'homme tire la boîte doucement vers lui ;

- Vous avez une enveloppe ?

Mathilde part  en chercher  une  dans le secrétaire. Le plombier a-t-il perçu l'inquiétude de la dame ?

Quand elle revient, plus personne.

Il ne reste qu'une boite de biscuits vide, un verre de porto à moitié plein.

Mathilde sent ses jambes la trahir ; Elle a juste le temps de décrocher le téléphone, d'appeler la police.....

Je suis allée la voir à l'hôpital.

Ne vous inquiétez pas, elle n'y est restée que deux jours... à cause de ce

malaise...

- Ils n'avaient pas besoin de m'hospitaliser pour ça m'a-t-elle dit ! Ca m'apprendra à faire confiance aux hommes !!!

Et elle a ri...

En ajoutant :

- Pourvu qu'il reste assez de sous à la banque pour renouveler mon abonnement au théâtre!!

Alors moi, émue de tendresse,  je l'ai prise dans mes bras et j'ai posé deux baisers retentissants sur son sourire.

 

23/12/2008

un Noël d'aujourd'hui

second essai.gif

 

 

 

 Elle se nomme Luciana !  je  la vois souvent sortir, comme aujourd'hui,  de la vieille maison blottie derrière l'église. Pourtant je ne la vois jamais à la messe. On se sent si bien dans son sourire que j'ose lui poser cette question qui m'obsède :

            "Pourquoi ne venez vous pas à l'église avec nous? Vous ne croyez pas en Dieu?"

 Ses yeux bleus, immenses , purs comme un lac de montagne, s'étonnent

"Croire en Dieu? je ne sais pas! Quelle importance?"

Quelques notes d'un rire de source fraîche   accompagnent  son pas léger, rapide , qui l'éloigne.  Je garde précieusement quelques instants  son petit signe d'au revoir.

 

J'entre à mon tour dans la maison. Une  très  vieille dame , Mathilde   habite là.  Elle a  été ma nourrice. Et je ne pense jamais à aller la voir. mes pas sont à la fois hésitants  et lourds de cette culpabilité qui vient de m'envahir. 

 

Je sens aussitôt  que la présence de Luciana    reste imprimée ici.   On dirait   que la pièce est noyée de bleu . Des fleurs des champs ensoleillent la commode. Des tissus  colorés sont  disposés çà et là en taches souriantes. Mathilde a  du rêve dans le regard.

 

Soudain  je me   demande si Dieu ne s'installe pas ou bon lui semble. Si sa présence  éternelle  ne nous devient  pas  alors évidente ,   quel que soit l'abri qu'Il a choisi, même le plus humble. N'a-t-il pas souhaité que son Fils bien aimé voie le jour dans la plus humble des crèches?

 

La marque de la  grâce , comme celle de  la vérité,  serait - elle   ignorée du commun des mortels ?

 

Je suis décontenancée,  immobile . Je n'ai  même pas pensé à apporter une friandise à ma nourrice. Mes mains vides m'embarrassent .  Ce matin,  je n'ai vraiment pensé qu'à Dieu, ou plutôt à me préparer pour la communion, la messe : malgré cela où plutôt à cause de cela ,  bizarrement, je me sens  égoïste.

 

Car voilà qu'ici Dieu me parle. je l'entends enfin. Avec lui, avec sa grâce, j'ose prendre Mathilde dans mes bras , couvrir de baisers son visage parcheminé qui  se noie doucement de larmes de tendresse. .

 

En sortant, je vois Martin et Luciana . Ils sont enlacés.    Chacun , de sa main restée libre porte un panier. Ils devisent , rient, leurs yeux unis dans la même clarté. Il me semble qu'un halo les isole du reste du monde.

 

La jeune femme me reconnaît ?  me sourit .

"Vous êtes allé voir Mathilde ?  Enfin ! Comme elle doit être heureuse !  Savez vous qu'elle me parle de vous très souvent?  Nous allons lui porter un repas ! elle a tant de difficultés pour marcher ! elle perd aussi un peu la tête vous savez!"

Martin sourit avec une indulgence teintée de fierté:

" Je vois que vous connaissez  ma Luciana! Elle ne pense qu'à faire plaisir et cela la rend si heureuse! les paniers sont lourds alors je l'accompagne!"

Luciana rougit soudain regarde son compagnon avec une expression de tendre reproche et pose sa main sur sa bouche. Il sourit et   enferme un baiser rapide dans  la paume fraîche.

Je  contemple  ce couple : cette réalité de l'amour.

"Quelqu'un vous attend? me demandent-ils

"Revenez avec nous chez Mathilde , ensuite nous vous proposons de partager notre repas."

 

Sans hésitation, sans un mot, je les accompagne.

Il me faut comprendre le pourquoi de cette fascination, connaître la raison qui m'a guidée vers ces jeunes gens, aujourd'hui, veille de Noël , Luciana et Martin,  ils sont mon étoile, ma lumière neuve , un sourire de Dieu,  son message, son cadeau,   je le pressens.

µµµµµµµ

 

Je me suis assise à la table. J'ai bu un verre de vin. J'ose  renouveler ma question qui s'adresse aussi à Martin, le compagnon de Luciana.

"Vous, qui portez l'amour en votre regard , en tout votre être! Croyez-vous en Dieu? je ne vous vois jamais à l'église!"

C'est elle qui    répond  la première, simplement:

"Dieu, Qui est-il?  Je ne sais pas. mais, quand j'étais petite on me disait Dieu est partout. on me disait Dieu est en nous. Alors j'ai regardé autour de moi pour le voir. J'ai la passion des battements de cœur aussi...s'ils étaient sa parole?

Quelqu'un   m'a dit  plus tard  : Dieu est amour .  Depuis,  pour le trouver, je cherche l'amour. "

 

Leurs yeux de nouveau sont rejoints et il me semble la voir scintiller la petite étoile.

 

Martin se lève ; Fièrement il ajoute :  

 

"L'amour est dans la terre qui nourrit les racines de l'arbre. il est dans le ciel qui nous offre la pluie et le soleil."

 L'amour  sera bientôt   notre enfant qui va naître."

 

Je  plie ma serviette, me   lève doucement  Je sors   sans bruit pour les laisser préparer la venue de celui qui sera  bientôt.

 

Leur berceau grandit ,  prêt à accueillir l'amour devenu assez grand pour y dormir.

 

Le miracle de Noël va s'accomplir.

Il est au fond du berceau .

Il illumine le fond du panier.  chez ma douce Mathilde.

 

µµµµµµµµ

 

Le bonheur a la forme d'un berceau qui attend que l'amour devienne assez grand pour y dormir.

 

04/12/2007

Al et la rivière

Elle était belle cette jambe longue balancée par les ondes : de l'opale qu'embrumait l'étonnement, écaille de phyllade, Al ne vit d'abord que cette œuvre d'art, caressée par l'eau qui murmurait doucement. Al était le pêcheur poète , c'est ainsi qu'on l'appelait au village. Son regard était resté vague depuis la mort de Milie embrumé définitivement par les larmes qu'il n'avait pas versées. Le cœur du pêcheur se mit à battre . L'angoisse trop douce s'installa dans sa poitrine. Il voulait arrêter le temps le temps qui lui rendait le souvenir de la jambe de Milie.

Milie et Al étaient nés presque ensemble. Les fermes de leurs parents étaient à cent mètres l'une de l'autre. Les champs étaient contigus  longés par la rivière. Elégante rivière parée d'arbres qui embaumaient au printemps ; Y scintillaient des alevins argentés.

Les deux bambins s'échappaient souvent , couraient vers l'eau. Le fossé heureusement formait un petit talus qui freinait leurs petites jambes impatientes. Leurs mères étaient effrayées mais que faire ! Impossible de suivre les enfants partout quand la récolte est prête et qu'il faut ramasser le foin. Elles avaient donc décidé d'encourager cette'amitié toute neuve et les avaient confiés l'un à l'autre.  Très fiers, regard brillant, ils avaient promis de veiller l'un sur Milie l'autre sur Al. . .

Ils ne se quittaient jamais. Al avait bientôt  coupé ses boucles blondes et Milie laissé en liberté sa chevelure de miel à l’image  de la rivière baignée par le soleil. On leur avait offert des cannes à pêche et à chaque moment de liberté   ils partaient appâter les poissons pour se retrouver le lendemain à l'aube et cueillir leurs trésors. Le dimanche bien souvent réunissait les deux familles et on grillait riant et chantant truites, brochets et lavarets.
 

 Ils s'épousèrent l'année de leurs vingt ans. 

 Milie n'aimait pas trop les travaux de la ferme. Elle partit en ville servir dans le restaurant face à la mairie. Al restait pour aider ses parents et comme il était souvent seul , son goût pour la pêche était devenu une véritable passion. Il acheta une barque et on le voyait souvent, solitaire , sifflotant doucement , qui longeait les berges de la Dranse.

Ils n'eurent    pas d'enfant .  Elle disait à Al : “C’est toi, c'est toi mon enfant , c'est toi que j'aime, seulement toi mon pêcheur poète. " 

 Un soir elle rentra très fatiguée. Elle alla s'allonger de bonne heure; Al était encore sur la rivière . Il  pêchait à la lampe. 

 Quand il rentra il la trouva endormie, sourit, ne s'inquiéta pas, partit lui aussi se coucher sans s'apercevoir de la fièvre qui enflammait le front de sa compagne 

 Le lendemain matin il la trouva pâle, grelottante. Le médecin arriva trop tard. Milie mourut.

Al était plutôt taciturne. Son teint devint gris. Il grommelait, seul. Les voisins essayaient de le questionner mais il répondait “Laissez-moi, je vais bien; je préfère la pêche". L'hiver on le voyait assis devant sa fenêtre. Il écrivait des pages, des pages. C'est ainsi qu'on l'avait surnommé le poète de la rivière.

…  

Al, ce  soir- là regardait la jambe. Le pied d'abord, les ongles de nacre, il s'attardait voulait goûter doucement au plaisir de la redécouverte.. Il faisait tout lentement Al.  "Le plaisir est un trésor , disait -il , il faut prendre le temps de le vivre... "  Son regard remonta le long du mollet , de la cuisse que caressaient les branches d'un arbre. L'autre jambe était voilée d'une mousseline transparente qui s'échappait doucement en écharpe autour d'une branche. Al était émerveillé.  "Milie! " Elle est devenue l'ondine de la Dranse ?", pensait-il... Des larmes de tendresse descendaient le long de ses joues, s'échouaient dans sa barbe. Il en oubliait les rames de son embarcation, avançait vers l'ondine. Le chant des oiseaux l'accompagnait . Il n'entendait plus que l'eau, la nature ,le bruissement des feuilles. Il appelait doucement :"Milie, Milie, viens !!! ".

La barque fut secouée quand elle rencontra le corps de la baigneuse. Al manqua de glisser et reprit un peu ses esprits. . . Un corps de femme était là dans la rivière. Il  poussa un cri qui resta étouffé dans sa poitrine . Il s'évanouit.

L'endroit était désert. Le soleil éclairait ce spectacle d'un autre monde : un corps d'ondine blotti contre la barque de Robinson.

Cette journée  d'août avait été chaude. Les nuages, s'étaient accumulés peu à peu noircissaient maintenant la forêt. La rivière s'agitait, berçait la barque et la femme.

Un éclair illumina une dernière fois le tableau. La foudre tomba sur le peuplier voisin.  Al eut un sursaut.

Quelques jours plus tard, un vagabond passait par là. Il découvrit Al et le fantôme de Milie . Les deux amants unis dans leur rivière. . . Pour toujours.

 



 

11:55 Publié dans nouvelles | Lien permanent | Commentaires (8) | Tags : poesie, littérature

16/08/2007

Olive Chromos

Je suis né dans un terrain vague.

Vaguement éberlué , je l'avoue .

C'était à cette époque épique  où des hurluberlus avaient  voulu aller explorer la lune.

Ma mémoire  était alors  à l'état d'embryon  ,  mon âge m'importe peu et je suis  paresseux.  Je me vois donc obligé de vous charger  de retrouver  vous même en quelle année .

Je dois vous dire que ma généalogie est composée d'incorrigibles curieux, à l'affût de tous les échos.

Ils prennent pour  satisfaire leur passion des risques fréquents  et  multiples.

Un jour de bise noire ils eurent  vent de l'événement . Leur vint aussitôt  l'irrésistible envie de faire le tour de la terre  Quel visage  pouvaient donc avoir ces curieux,  casse-cou  eux aussi  .

 

Ma mère venait d'avoir vingt ans ,  avait voulu  absolument suivre la famille .  Elle était grande , sportive,  d'une beauté sculpturale.

Elle refusait   pourtant  de porter autre chose que des combinaisons  qui dissimulaient sa peau .  Ses yeux étaient  fragiles  et l'obligeaient à  ne jamais  quitter des lunettes de soleil à la monture  incrustée de pierres semi précieuses.

Mon père était un chinois intrépide  qui s'était aventuré par mégarde  près de notre groupe , attiré par la grande luminosité  des phares.
Contre toute attente ma mère avait été  la plus éblouie ! Conquise,  émerveillée  par cet homme à la peau jaune . Elle  ne le quittait pas des yeux.

Complexée par  la couleur de sa peau ,  elle  avait toujours  beaucoup souffert de ne pas  ressembler à ses frères.. Ah mais  c'est que j'ai oublié de vous préciser que le port de cette combinaison était causé par  ce  grand complexe d'infériorité. Ma mère avait la peau bleue.

 

Elle  se mit immédiatement en tête  d'épouser ce bel asiatique  ou du  moins  le conquérir

Quelques instants lui avaient suffi pour imaginer  sa revanche ! elle  serait  certaine  d'avoir   des bébés à la peau verte !  Elle pourrait faire oublier  son infirmité  ! son regard  perçant  et expressif  , rouge dans la nuit noire avait   mis le visiteur  subjugué immédiatement  à ses pieds

Il était  à sa portée ;  dans tous les sens du terme  . Coup de foudre en festival de couleurs  dès l' aurore naissante …

… C'est un jour ou elle avait entraîné toute la famille  à retourner  à la recherche de son Li  Yang bien aimé pour lui  faire part de son amour éternel et de ses espérances que je suis né  . 

Quand ma pauvre maman trop impatiente  voulut descendre en marche  de la soucoupe, elle fit un faux pas  ce qui provoqua mon arrivée brutale , deux mois trop tôt.

Mais je me présente  :  Olive Chromos, petit  cousin d'E.T ,  Martien pour vous éblouir.

 

13:55 Publié dans nouvelles | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : poesie, littérature